« Être compétent, ce n'est pas posséder un stock de ressources (connaissances, capacités, diplômes…). C'est mobiliser et combiner des ressources pertinentes (internes et externes à la personne) pour agir efficacement dans une situation professionnelle donnée. » (Le Boterf, 2021)
G4 - Concevoir la validation de l'acquisition des compétences à partir d'un modèle théorique robuste distinguant les ressources de l'action en situation.
Selon Le Boterf (2021), la compétence n'est pas un état statique (un “avoir”) mais un processus dynamique (un “faire”). Son triangle schématise les trois éléments indissociables nécessaires pour qu'une compétence soit avérée : la mobilisation de ressources pertinentes, une action concrète, dans un contexte professionnel spécifique. Cette approche transforme radicalement la conception de l'évaluation.
En tant que concepteur de validation, je risque de mesurer ce qui est facile à mesurer : les savoirs déclaratifs (quiz), les savoir-faire procéduraux simples (exercices techniques). Or, un apprenant peut réussir ces tests sans être capable de mobiliser ces ressources de façon pertinente et combinée face à une situation professionnelle réelle, complexe et singulière. Cette illusion de compétence est dangereuse pour l'apprenant et pour l'employeur. Comment construire une validation qui authentifie non pas le “savoir-possédé” mais le “savoir-agir” efficace ?
Triangle Agir avec compétences : Guy Le Boterf
Le savoir est notre seul responsabilité la mise en œuvre ne nous concerne pas, elle est la responsabilité de l'apprenant.
http://www.guyleboterf-conseil.com/images/Soins%20cadres.PDF
Définition : L'ensemble des moyens internes et externes que la personne peut potentiellement utiliser. Ce n'est que la matière première de la compétence.
Composantes :
Responsabilité en formation (notre domaine) : C'est notre cœur de métier. Notre rôle est de fournir, de développer et de faire acquérir ces ressources. C'est la partie sur laquelle nous avons le plus de prise directe.
« Le savoir est notre seule responsabilité ; la mise en œuvre ne nous concerne pas ! » (Posture critique à discuter)
Piège à éviter en validation : Valider uniquement la maîtrise isolée des ressources (ex: examen de connaissances) et conclure à la compétence.
Définition : La capacité à combiner et à orchestrer les ressources de manière pertinente pour faire face à une situation. C'est l'opérationnalisation des ressources.
Processus clés :
Enjeu pour la validation : C'est le cœur de la compétence à évaluer. L'évaluation doit créer les conditions pour observer cette mobilisation en action, pas seulement ses résultats ou ses prérequis.
Définition : La situation de travail réelle, avec ses contraintes, ses ressources, sa culture, ses acteurs et ses enjeux. C'est ce qui donne sens et légitimité à l'action.
Dimensions :
Responsabilité partagée (limites de notre action) : Ce pôle relève de l'environnement professionnel de l'apprenant.
> Un apprenant compétent “en ressources” peut être bloqué par un contexte qui ne permet pas (pouvoir) ou n'encourage pas (vouloir) la mise en œuvre.
Implication pour la validation : La validation doit simuler ou s'inscrire dans un contexte signifiant et réaliste pour que l'action observée ait une valeur prédictive de la performance en situation réelle.
“La compétence est à l'intersection des trois pôles. Elle n'est ni dans les ressources, ni dans l'action, ni dans le contexte, mais dans leur synergie dynamique.” (Adapté de Le Boterf)
Le modèle de Le Boterf fournit un cadre théorique robuste pour dépasser les pièges de l'évaluation traditionnelle. Il exige de concevoir des dispositifs qui placent l'apprenant en position de mobilisateur face à une situation-contexte.
| Principe de validation | Implication concrète | Exemple de modalité d'évaluation |
|---|---|---|
| ———————— | ———————- | ———————————– |
| Valider l'agir, pas l'avoir | Déplacer le focus de la restitution de ressources vers la démonstration d'une action intégrée. | Remplacer un QCM sur les étapes d'un entretien par la simulation d'un entretien avec un acteur, suivie d'un débriefing justifiant les choix. |
| Contextualiser fortement l'évaluation | Plonger l'apprenant dans une situation professionnelle signifiante, avec ses contraintes et ses enjeux. | Cas complexe à résoudre en temps limité, avec documents authentiques et consignes contradictoires. Évaluation en situation de travail (EST). |
| Observer la combinaison de ressources | Chercher les preuves que l'apprenant sait sélectionner et articuler différents types de savoirs. | Portfolio commenté où l'apprenant analyse ses propres productions pour montrer comment il a combiné théorie, technique et relationnel. |
| Distinguer échec de la ressource vs échec de la mobilisation | Analyser finement les causes d'un échec : manque de savoirs de base ? ou incapacité à les mobiliser dans ce contexte ? | Grille d'observation différenciée lors d'une mise en situation : “Savait-il la procédure ?” vs “L'a-t-il appliquée au bon moment, de façon adaptée ?” |
| Intégrer la dimension “pouvoir/vouloir” dans l'analyse | Questionner, lors du retour sur l'évaluation, les freins contextuels perçus par l'apprenant. | Entretien post-évaluation : “Selon vous, qu'est-ce qui, dans votre environnement de travail habituel, pourrait faciliter ou entraver l'application de ce que vous avez démontré ?” |
Adopter le modèle de Le Boterf implique une triple posture pour le concepteur de la validation (G4) :
1. **L'architecte de situations d'évaluation** :
* Concevoir des **situations-problèmes** authentiques qui nécessitent de la mobilisation, pas seulement de la restitution.
* Varier les contextes pour évaluer la capacité d'adaptation (transférabilité).
* Intégrer des **aléas** (imprévus, informations manquantes) pour observer l'ajustement en temps réel.
2. **L'observateur des processus, pas seulement des produits** :
* Développer des grilles d'observation qui capturent **comment** l'apprenant s'y prend (processus de mobilisation), pas seulement le résultat final.
* Utiliser des méthodes qui révèlent la pensée en action : **débriefing immédiat**, auto-confrontation vidéo, pensée à voix haute.
3. **Le cartographe des ressources mobilisées** :
* Identifier et tracer les **différents types de ressources** (internes/externes) que l'apprenant a effectivement utilisées.
* Valider la pertinence du choix et de la combinaison de ces ressources pour la situation donnée.
Posture centrale en G4 : La capacité à déconstruire une compétence visée en une situation d'action représentative, puis à construire un dispositif qui permet d'observer et de juger de la mobilisation des ressources dans cette situation.
Le Boterf nous rappelle que la compétence s'exerce dans un contexte spécifique. Mais en formation, nous ne maîtrisons pas le contexte professionnel futur de l'apprenant. Faut-il pour autant renoncer à valider ?
Réponse : La validation de la transférabilité. L'objectif n'est pas de valider la performance dans un contexte unique, mais la capacité à mobiliser des ressources dans une famille de situations.
Notre limite assumée : Nous validons le potentiel d'action (« capable de mobiliser en contexte simulé »). La garantie de l'action en contexte réel dépend aussi du Vouloir et du Pouvoir agir, qui relèvent de l'organisation d'accueil.
Notre responsabilité s'arrête là où commence celle de l'entreprise.
Un référentiel de formation liste souvent des ressources à acquérir (savoirs, savoir-faire). Le Boterf nous oblige à le traduire en situations d'action à maîtriser pour construire l'évaluation.
Méthode de traduction en 3 étapes :
1. **Pour chaque item du référentiel, poser la question : « À quoi sert-ceci ? »**
* Ex: « Connaître les principes de la communication non-violente (CNV) » → « À désamorcer un conflit avec un client mécontent. »
2. **Décrire une Situation Significative Représentative (SSR) de cette action :**
* « En tant que conseiller, face à un client dont la voix s'élève et qui conteste une facture, parvenir à rétablir un dialogue constructif pour trouver une solution. »
3. **Définir les critères de validation observables dans cette SSR :**
* Critère 1 : Identifie et reformule l'émotion du client (mobilisation de la ressource « principe CNV n°1 »).
* Critère 2 : Exprime le besoin de l'entreprise sans agressivité (mobilisation des ressources « technique de reformulation » + « connaissance des règles internes »).
* Critère 3 : Propose une option de solution réaliste (mobilisation des ressources « créativité » + « connaissance des marges de manœuvre »).
Articulation : Le référentiel d'évaluation devient alors une collection de Situations d'Évaluation contextualisées, chacune associée à des critères de mobilisation.
Cas : Vous devez évaluer la compétence « Gérer un début d'incendie sur le lieu de travail » pour des employés de bureau. La formation a couvert les ressources : connaissance des types d'extincteurs, procédure d'alarme, gestes techniques.
Étapes de l'exercice :
1. **Définir la Situation Significative Représentative (SSR) :**
* Contexte : Un feu de poubelle se déclare dans la cuisine d'un étage de bureaux. Des collègues sont présents, certains paniqués. L'alarme n'a pas encore sonné.
* Action attendue : Maîtriser le début d'incendie en sécurité et initier les mesures d'urgence adaptées.
2. **Lister les ressources pertinentes à mobiliser (Pôle SAVOIR) :**
* R1 : Connaissance du triangle du feu / type de feu (poubelle = solides).
* R2 : Connaissance du bon extincteur (eau pulvérisée ou CO2).
* R3 : Procédure d'utilisation de l'extincteur (P.A.S.S.).
* R4 : Procédure d'alerte (numéro, informations à donner).
* R5 : Savoir-être : garder son calme, donner des ordres clairs.
3. **Construire la grille d'observation centrée sur la MOBILISATION :**
* Pour chaque critère, observer non pas « sait-il la procédure ? » mais « **mobilise-t-il** la ressource pertinente au bon moment, de façon adaptée au contexte ? ».
^ Critère d'évaluation (Observable) | Ressource(s) mobilisée(s) | Indicateur de réussite (Contexte intégré) |
|-----------------------------------|---------------------------|-------------------------------------------|
| **1. Évalue le danger et choisit le bon extincteur** | R1, R2 | S'approche sans courir, identifie visuellement le type de feu, saisit l'extincteur adéquat (pas la poudre pour un feu électrique fictif à côté). |
| **2. Utilise l'extincteur avec la technique appropriée en sécurité** | R3, R5 | Respecte la distance, utilise la technique P.A.S.S. de façon fluide, se place dos au vent (simulé). |
| **3. Donne des consignes claires aux collègues présents** | R4, R5 | Désigne une personne spécifique pour alerter, donne le numéro et les infos clés (lieu, type de feu) de manière calme et autoritaire. |
| **4. Gère la séquence d'actions dans un ordre pertinent** | Combinaison de R1 à R5 | Priorise la sécurité personnelle et l'alerte si le feu dépasse un certain volume (scénario variable). Montre une capacité d'adaptation (si extincteur vide, passe à l'évacuation). |
4. **Préparer le scénario et le débriefing :**
* Concevoir un scénario de simulation réaliste avec des éléments contextuels variables (extincteur vide, collègue qui panique, deux feux simultanés).
* Préparer des questions de débriefing pour faire verbaliser la mobilisation : « Pourquoi as-tu choisi cet extincteur ? » « Qu'est-ce qui t'a fait décider d'arrêter la lutte et d'évacuer ? »
Rendu attendu : Une grille d'évaluation complète pour cette simulation, intégrant les 3 pôles du triangle, le scénario contextuel et le guide d'entretien de débriefing.
Pour incarner Le Boterf dans ma pratique G4, je me pose systématiquement trois questions de conception :
Avant de concevoir l'évaluation :
Pour critiquer/améliorer une évaluation existante :
Outils rapides pour intégrer Le Boterf :
Outils pour la conception :
Pour approfondir la réflexion :
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Auteur : Eugénie Decré | Version : 1.0